Accueil La condition de la femme en Inde La très longue marche des femmes indiennes
La très longue marche des femmes indiennes PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Nathalie Perrotin   
Jeudi, 20 Juin 2013 14:45

Le 15 avril dernier, le viol d’une fillette de 5 ans déclenchait une nouvelle vague de manifestations dans la capitale indienne. Mépris judiciaire, justice de classes et violence de castes: les handicaps sont nombreux pour la plupart des femmes indiennes, malgré de timides avancées concernant les violences sexuelles.

 

Manifestation contre la violence faite aux femmes - Inde

- Manifestations devant le parlement indien à New Delhi, en février 2013, pour exiger une loi plus sévère pour lutter contre les violences faites aux femmes. REUTERS/Adnan Abidi -

A Delhi, la saison chaude est arrivée. C’est la période que tout le monde craint, celle qui fait oublier l’idée simple d’un filet d’air. C’est le temps de trouver refuge sous un ventilateur, celui aussi de se gaver de lassis frais et de s’occuper dans quelque coin d’ombre en attendant la tombée du jour. Le 15 avril, il faisait une chaleur étouffante à Gandhinagar, dans l’est de la ville.

Là-bas, une fillette de 5 ans a été emmenée par deux jeunes hommes dans un petit appartement, juste au-dessus de chez ses parents. L’un des deux est son voisin et c’est lui qui a fermé la porte à clé. Il était avec un ami. Ils l’ont violée, ça a duré longtemps. Son corps a été retrouvé quarante heures plus tard, le 17 avril. Elle était encore en vie.

Lorsque ses parents se sont rendus au commissariat, des fonctionnaires les ont froidement accueillis: ils sont trop pauvres, comment se permettraient-ils de porter plainte? Au lieu de ça, ils auraient pu prendre 2.000 roupies (un peu moins de 30 euros) pour compenser leur peine et ne pas ébruiter l’affaire. Mais, ça ne s’est pas passé ainsi.

Le 22 avril, les manifestants grondaient devant le commissariat central de Delhi, exigeant la démission du chef de police de la capitale indienne. Le commissaire Neeraj Kumar a admis quelques «manquements» dans le traitement de l’affaire tout en soulignant les avancées qu’il y a eu depuis le viol du 16 décembre dernier, quand une jeune étudiante de vingt-trois ans est morte des suites des tortures qui lui avaient été infligées dans un bus clandestin de la capitale.

La petite fille survivra, les médecins de l’All India Institute of Medical Sciences où elle est hospitalisée en sont sûrs. Les accusés ont été arrêtés dans l’Etat du Bihar, le premier âgé de 22 ans dans sa belle-famille samedi dernier et le second, âgé de 19 ans le 22 avril chez son oncle. Le second est illettré, il a avoué avoir beaucoup bu ce soir-là et avoir commis une «grave erreur».


La mise en cause du fantasme Bollywood

 

Les manifestations de décembre 2012 avaient amené le gouvernement à faire adopter une loi punissant plus sévèrement les auteurs de crimes sexuels. Néanmoins le manque de considération des fonctionnaires de police pour ces affaires reste flagrante, et les cas continuent de s’amonceler: le 19 avril au Punjab, un homme a été arrêté pour avoir abusé de sa belle-fille de 14 ans pendant une année; sur un chantier de construction du Chattisgarh, c’est une petite fille de 4 ans qui a été violée; deux hommes viennent d’être arrêtés au Jammu-et-Cachemire pour le viol d’une adolescente; le 16 mars dernier, une touriste suisse était violée par plusieurs hommes devant son mari dans l’Etat du Madhya Pradesh... La liste est encore longue.

L’image de papier glacé des idoles et de l’iconographie Bollywood avec ses actrices plantureuses qui dansent à moitié recouverte d’un sari doré est à mille lieues d’une réalité marquée par une violence palpable. Pour certains, elle pourrait pourtant en être la cause. Ces films sont très normés, et les rôles attribués aux femmes sont toujours les mêmes: une mauvaise fille qui retrouve le bon chemin, la résolution de tiraillements entre l’amour d’une vie et l’amour familial... Les thèmes traités évoluent en même temps que la société indienne, mais les lignes narratives restent globalement sans surprise.

Cela dit, les écrans indiens sont aujourd’hui de plus en plus éloignés du quotidien des spectateurs et représentent une Shining India bling-bling et consumériste, où les femmes ont la peau claire, font partie d’une élite sociale, maîtrisent aussi bien l’anglais que les danses à fort potentiel sexuel. Cette représentation d’une femme fantasmée est aujourd’hui mise à l’amende à la fois par des associations féministes et des mouvements conservateurs.

Pendant trois jours, à la fin du mois d’avril dernier, les fantasmes créés par le cinéma Hindi se sont d’ailleurs retrouvés sur le banc des accusés, au cours du festival Cut/Uncut qui se tenait à Delhi. Des manifestants ont dénoncé les rôles régressifs réservés aux femmes dans les films populaires. Une représentante de la Commission nationale pour les femmes affirmait ainsi l’urgence d’effacer des écrans cette «ultra-sexualisation» faite de danses lascives et de paroles jugées trop explicites.

De l’autre côté, un homme d’une quarantaine d’années criait à la provocation devant des femmes trop dénudées à son goût. Rhétorique souvent utilisée en décembre 2012 pour commenter le calvaire de la jeune femme de 23 ans, violée dans un bus clandestin de Delhi. L’une de ces filles trop occidentalisées, qui sortent trop tard, portent des vêtements inappropriés, la faute au cinéma, à l’Internet, à la mondialisation, à la télé et aux téléphones portables. Il est revenu à la productrice Ekta Kapoor de couper court au débat:

«Si nos films vous offensent, ne les regardez plus, on vit en démocratie. Ne nous demandez pas de nous couvrir et d’enfermer les femmes. Changez votre mentalité.»


L’Inde devant la Somalie

 

L'incroyable degré de violence du viol du 16 décembre 2012 et la mort de la victime a marqué l’opinion publique et suscité l'émoi. Ce n’est pas une surprise pour Tara, jeune trentenaire inscrite en thèse à l’université d’Amsterdam.

Issue d’une bonne famille de Calcutta, c’est là que je la croise au cours d’une conférence organisée au Centre d’études en sciences sociales. Entre deux interventions, tout le monde se dirige vers la petite cafétéria pour s’offrir un thé au lait à l’indienne, et c’est donc autour d’un chai qu’elle commente l’affaire, mi-blasée, mi-révoltée:

«Ça fait longtemps que cela aurait dû arriver. Cette fois-ci le degré de violence était vraiment choquant, mais les attaques sexuelles en Inde sont très fréquentes. Il faut toujours avoir en tête l’endroit où l’on se trouve et le moment auquel on y est. En réalité, les femmes s’imposent leur propre couvre-feu… C’est un peu une négociation au quotidien. Je n’aurais pas fait ce qu’a fait cette jeune fille,  je ne serais pas sortie si tard: à Delhi, je ne sortirais pas de chez moi après 19h.»

Ce malaise retranscrit une réelle insécurité. La Fondation Thomson Reuters publiait en 2011 un rapport qui classe l’Inde au quatrième rang des pays les plus dangereux pour les femmes, derrière l’Afghanistan, le Congo, le Pakistan, et juste devant la Somalie. Si ces pays se retrouvent dans le top 5 des Etats les plus misogynes, ils le doivent en vrac à l’importance des violences domestiques, des discriminations économiques, des attaques à l’acide, des crimes d’honneur et des mutilations génitales.

Jeune fille dans un refuge pour victimes de travail forcé - Inde

Une jeune fille de 16 ans dans un refuge pour victimes de travail forcé, dans la banlieue de New Delhi, en novembre 2012. REUTERS/Mansi Thapliyal

Bien entendu chacun a sa petite spécialité, et l’Inde ne doit pas uniquement sa quatrième place aux agressions, mais également à l’importance du trafic humain (3 millions de femmes prostituées, dont 40% encore des enfants), de l’esclavage sexuel, et des infanticides et avortements sélectifs réalisés dans des conditions déplorables. Une pratique particulièrement répandue dans les zones rurales les plus pauvres et qui aurait coûté la vie à 50 millions de femmes au cours du siècle dernier d’après le Fonds des Nations unies pour la Population.

 

Des violences ancrées dans les mentalités, qui touchent avant tout les zones rurales

 

Les violences et les discriminations dont sont victimes les femmes sont très inégalement réparties au sein de la population indienne, où la stratification en castes et sous-castes vient en rajouter aux inégalités d’ordre économique et territorial.

Les discriminations ne s'arrêtent pas aux cas de violence. C’est le cas des droits de propriété et des droits d’héritage. La mère de Tara, par exemple, n’a pas eu accès à ce qui lui revenait de droit à la mort de son père:

«A ton avis combien de femmes touchent un quelconque héritage? Ma propre mère n’y a pas eu droit à la suite du décès de son père. Tout est allé à mon oncle. Elle aurait pu le réclamer, mais la famille a été claire: “tu veux de l’argent ou garder un frère?”. Et là, c’est de la classe moyenne des grandes villes que je te parle.»

Ce système trouve sa justification dans la place attribuée à la femme mariée, qui quitte sa famille de naissance pour rejoindre celle de son mari, dont elle pourra bénéficier des avantages. Le poids de la structure familiale patriarcale et des violences faites aux femmes restent plus prégnant dans les zones rurales marquées par un niveau de développement et d’éducation plus faible. Une récente étude de l’université nationale de droit de Delhi montrait que 75% des cas de viols reportés l’étaient en zones rurales.

Les infanticides et les avortements sélectifs sont le plus nombreux dans ces régions, surtout dans le nord du pays (notamment dans les Etats d’Uttar Pradesh, du Bihar, du Rajasthan et d’Haryana). Nandini K., pilier de l’organisation Action Aid Karnataka, explique ces pratiques par les complications sociales et économiques liées à la naissance d’une fille:

«Vous savez, pour la plupart des gens, cela représente un gros risque d’avoir une fille dans les zones rurales: il faut penser à sa sécurité et ensuite à sa dot. Et puis quand elles grandissent, le message est transmis aux petites filles qu’elles sont nées pour servir quelqu’un d’autre... Les inégalités commencent dès l’enfance: par exemple, les garçons mangent en premier et les filles se contentent des restes (la femme mange généralement en dernier, ce qui peut poser une série de problèmes médicaux pour les petites filles comme pour les femmes enceintes, NDLR). Mais ça se retrouve dans l’éducation aussi, puisque ce sont généralement les garçons qui sont envoyés dans les écoles privées, bien meilleures que les écoles publiques –quand il y en a.»

Femme Veuve en Inde

Une veuve dans la chambre qu'elle occupe dans un abri, dirigé par une ONG, pour celles qui, comme elle, ont été abandonnées par leur famille après le décès de leur mari. Dans l'Uttar Pradesh, en mars 2013. REUTERS/Adnan Abidi


Les problèmes sont généralement liés les uns aux autres, et il en va ainsi de l’éducation et de la violence:

«Si vous demandez à une famille d’envoyer leur fille dans une école qui se trouve à trois kilomètres ou plus de la maison, quelle garantie a-t-elle d’être en sécurité?»

Nandini est une figure du féminisme au Karnataka, grand Etat de l’Inde du Sud. Son organisation consacre une large partie de son activité à la condition des femmes, en ciblant les populations particulièrement démunies. La violence domestique est en tête de liste de leurs activités. Elle reçoit dans le hall de son petit bureau de Bangalore, séparé de l’agitation assourdissante de la nouvelle métropole par un petit jardin. On y trouve des posters à messages, des «pensées du jour» griffonnées à la craie sur un vieux tableau noir, un petit plateau àpuja (un plateau à prières) et cette petite bonne femme, toute petite dans une grande kurta (grande chemise traditionnelle) ocre.

On sent ses yeux presqu’aveugles papillonner à travers la pièce à mesure qu’elle énumère le nombre de manifestations qu’elle a organisées au cours de ces dernières années, les actions coup de poing auxquelles elle a participé, et d’en venir au principal obstacle sur sa route: la barrière culturelle et la mauvaise interprétation des textes sacrés:

«Plusieurs parties des Vedas développent des idées liées au pouvoir de la femme, mais ce qui en sort aujourd’hui, c'est que nous devrions simplement servir les hommes. La seule voie est de briser ces règles pour regarder avec du recul notre propre culture... Depuis 2001, l’une de nos actions consiste à aller de village en village pour mobiliser les gens autour de ce qui est réellement écrit dans les textes. La religion est un problème central que l’on ne peut ignorer et c’est la raison pour laquelle nous essayons de sensibiliser au maximum les leaders religieux des différentes communautés.»

Agir dans les zones les plus reculées est aussi une façon pour elle d’élargir le mouvement féministe qui se cantonne encore largement aux nouvelles classes moyennes urbaines et éduquées. Leurs actions peuvent difficilement trouver un écho auprès d’hommes et de femmes qui n’ont pas pu bénéficier d’un accès à l’éducation. Plus du quart de la population indienne est illettrée, souvent dans des régions où les écoles primaires sont désertées par des fonctionnaires qui n’ont aucune envie de s’y enterrer.

Je me souviens d’un petit village du Maharashtra, minuscule archipel de maisons éclaté dans une végétation touffue, sur plusieurs collines séparées par les bras d’une petite rivière. La grande ville la plus proche, Pune, se trouve à 1h30 de canoë, suivie de trois heures de jeep et de deux heures de bus. Rien à y faire, si ce n’est récolter du miel dans la forêt et boire un alcool doux, tiré de la sève fermentée d’un arbre étrange.

Le maître d’école en est parti un jour après s’être trouvé nez-à-nez avec un ours dans sa salle de classe. Les habitants passent leur temps à survivre, et puis après à tourner en rond en se serrant les coudes entre femmes et enfants. Car ce n’est pas que l’instituteur qui est parti, mais la majorité des hommes du village, pour tenter leur chance à Bombay, comme des millions d’autres depuis l’Indépendance. Le genre de village fantôme qui fait le pendant de ceux où les filles se font rares, dans le nord du pays comme dans l’Etat d’Haryana qui bat le record de déficit de femmes avec un ratio de 877 femmes pour 1.000 hommes.

 

Compartiment de train réservé aux femmes - Inde

Compartiment réservé aux femmes, dans l'Etat de l'Utter Pradesh en novembre 2012. Pour rendre le voyage plus sûr, certains wagons ou trains entiers sont ainsi ouverts aux seules femmes. REUTERS/Navesh Chitrakar.

 

Une logique de domination accentuée par le système de castes

 

Si le système de castes perdure sur l’ensemble du territoire indien, il se camoufle un peu dans l’anonymat des grandes villes. Il n’en va pas de même dans la majeure partie des campagnes, où l’organisation de la vie du village et de ses habitants est régie par les notions de pur et d’impur.

A la fin de notre conversation au Centre de sciences sociales de Calcutta, Tara insiste:

«Dans ton article, n’oublie pas de dire d’où je viens: je suis d’une haute caste, de la classe moyenne supérieure, je suis éduquée et j’ai eu la chance de voyager. J’ai tout pour moi, sauf mon sexe. Je te laisse imaginer ce qu’il en est pour les femmes de basse caste, en milieu rural, pauvres et illettrées.»

Les vies faites d’une superposition infinie de dominations sociales, question de karma, se ramassent à la pelle en Inde. Parfois l’une d’entre elles sort du lot, parce qu’elle décide un jour d’aller à l’encontre de ce qui lui a toujours été imposé. Une exposition qui s’accompagne généralement d’un suicide social. C’est l’histoire de Bhanwari Devi, victime d’un viol collectif en 1992 et devenue icône nationale.

Dans un village du Rajasthan –point chaud touristique en bout de file du développement indien– cette jeune femme de basse caste, illettrée, travaillait alors pour une poignée de roupies par mois dans le cadre d’un programme gouvernemental qui lutte entre autres choses contre le mariage des enfants.

Un peu trop assidue ou un peu trop téméraire, elle s’est opposée au mariage d’une fillette de neuf mois, dans une famille influente de haute caste. La noce interrompue s’est déroulée le lendemain.

Ce dérangement lui a valu en représailles d’être violée par plusieurs hommes après qu’ils avaient tabassé son mari. Lui ne voulait pas qu’elle parle. Porter plainte, c’est se faire de la publicité, de la mauvaise publicité. Dans la majorité des cas, les affaires sont amenées devant les conseils de villages, les panchayats, et on conseille aux victimes de trouver un arrangement avec leurs agresseurs, parce qu’après tout ce n’est qu’un viol.

Rien à faire, Bhanwari s’est rendue au commissariat. Privée de ces vêtements, recouverte du turban ensanglanté de son mari, elle s’est rendue à l’hôpital le plus proche où elle a finalement été examinée plus de 48 heures après les faits.

Son cas a fait grand bruit, pour finir par la promulgation d’une loi contre le harcèlement sexuel au travail en 1997. Néanmoins vingt ans plus tard, ses agresseurs n’ont toujours pas été condamnés, et elle a payé le prix de sa bataille: ostracisée par les habitants de son village pour avoir parlé et exclue de sa caste car trop impure, les 25.000 roupies versées par le gouvernement ont été utilisées par son frère pour organiser un conseil de caste afin de la réintégrer dans sa communauté.

Devenue un symbole de la cause des femmes, elle reste amère. Interrogée par l’édition de Bangalore du Times of India lors de sa visite en mars dernier, sa réaction ne se fait pas attendre quand on lui parle du prix du courage décerné à la jeune victime du viol de décembre dernier par le gouvernement américain:

«Rendez-nous justice, pas des prix qui ne servent à rien


De l’esprit des lois

 

Les lois qui encadrent les violences sexuelles existent bel et bien. Le viol de décembre 2012 a d’ailleurs abouti à la formation d’un comité d’experts qui a livré en début d’année un excellent rapport. Il a permis d’une part d’élargir la définition d’agression sexuelle (en prenant en compte les attouchements) et d’autre part d’abolir le cas particulier des forces armées.

En effet, de nombreux cas d’humiliation et de violences sexuelles ont été perpétrés par des membres de l’armée indienne sur les territoires où elle est déployée, principalement dans les Etats du nord-est et du Cachemire, sans que des poursuites puissent être lancées à l’encontre des militaires mis en cause.

Bémol de taille, la notion de viol marital présente dans le rapport passe aux oubliettes dans l’ordonnance du 3 février dernier promulguée par le président Pranab Mukherjee. Un oubli de taille pour l’excellente revue Economic and Political Weekly qui souligne dans un édito du 23 mars [article payant] la remise en cause nécessaire de la structure familiale indienne, pour adresser le cas des violences domestiques ou de la pratique de la dot.

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Shaswati Roy Chaoudhary, 23 ans, tient une bombe au poivre, donnée par un ami pour se protéger. Janvier 2013, New Delhi. REUTERS/Mansi Thapliyal

Une tâche difficile quand le cercle familial constitue le cœur de sociabilité des individus. Cela reviendrait à «remettre en cause ses parents, ses frères et sœurs, ses propres enfants; cela reviendrait à remettre en cause un emprisonnement qui correspond à notre amour et affection. Mais à moins que notre structure familiale ne soit critiquée et transformée, peut-on vraiment imaginer une vie sans coercition ni violence –sexuelle ou d’autre nature?»


Quelles voix pour les femmes indiennes ?

 

Un constat réaliste, mais pas franchement joyeux, contre lequel des voix s’élèvent depuis plusieurs années. Il ne faut pas chercher ces voix du côté des partis ou des institutions. Il y a des femmes politiques d’envergure en Inde: Sheila Dickshit, chef ministre de Delhi, Mamata Banerjee, à la tête du Bengale occidental, Mayawati, femme intouchable à la tête de l’Uttar Pradesh, ou encore l’incontournableSonia Gandhi. Aucune d’elles ne trouve grâce aux yeux des personnes interrogées: «aussi cyniques que n’importe quel autre politicien» pour Tara, «la source des pires réactions après le viol de décembre» pour Dilpreet, jeune étudiante à Delhi, «des esprits d’hommes rétrogrades dans des corps de femmes» pour Nandini.

Les principaux mouvements féministes sont portés par les classes moyennes urbaines et éduquées. Cela dit, des voix se font entendre dans certains coins reculés, où des groupes se sont formés autour de leaders charismatiques. C’est le cas de Sampat Pal, qui a fondé en 2006 le Gulabi Gang, fort de plusieurs milliers de membres. Le principe est simple et efficace: former des combattantes en sari rose, qui se rendent chez les maris violents pour les tabasser avec des bambous. Le même sort est réservé à ceux qui cherchent à marier leurs enfants. Comme elle dit:

«Je respecte éminemment Gandhi-ji, c’est le fondateur de notre pays. Mais la non-violence: c’est pas mon truc.»

L’encadrement légal permet de rendre possible des recours, de se faire entendre si on a la force de passer outre les interdits sociaux. La violence à coup de bambous, option ultra-minoritaire avouons-le, a le mérite de permettre de se défouler. Plusieurs générations seront nécessaires pour que les choses changent, à grand renfort de meilleure répartition des gains du développement et d’investissement dans l’éducation. Il faudra en tout cas chercher au-delà des discours et des prix internationaux post-mortem.

 

Floriane Zaslavsky

 

Mise à jour le Jeudi, 20 Juin 2013 15:09